Sonny Rollins, star à éclipses

LE MONDE CULTURE ET IDEES      10/07/2014

Par Francis Marmande (New York, envoyé spécial)


Concerts remis, tournées annulées, Sonny Rollins n’est plus venu en Europe depuis 2012. Deux ans que « le colosse du saxophone », Theodore Walter Rollins, « le dernier des géants », selon le magazine Jazz News, s’est éclipsé. Menus problèmes de souffle, cœur fragile, le seigneur se ménage. Sonny Rollins aura 84 ans le 7 septembre 2014.

Nouvelle éclipse ? Lui dont les absences ou retraites auront déclenché des Niagara de rumeurs, d’articles et de livres savants ? Rendez-vous est pris chez lui, à Woodstock (Etat de New York), charmante petite ville dans la forêt aux airs de hameau pour rire.

Mardi 17 juin 2014, ciel de traîne, la chaleur grimpe sans s’en faire. Juste avant de quitter Manhattan, le pont de Williamsburg disparaît dans le rétroviseur de la voiture. Toute rencontre avec Sonny Rollins pèse son poids. On ne s’y fait pas. La dernière date de juillet 2012. Douceur, présence insensée, force de la pensée, mémoire intacte : on en sort pacifié, régénéré, heureux.

Suivre l’Hudson River, traverser le West Side, puis Harlem, se débrouiller d’un délire d’échangeurs en direction d’Albany. Au bout de deux heures, pur décor pour Minnelli, c’est la campagne. Dernière halte au mythique Bistro To Go, sur la route 28. Cap vers la forêt.

Pavillons en bois dispersés dans les érables, les chênes, les bouleaux, haleine frissonnante de la forêt, zoziaux, biches au sourcil froncé, deux écureuils lubriques se courent après en faisant les guignols : Woodstock. Ici même se serait donné un pittoresque festival en 1969.

Ni barrière ni béton vert, la maison de Sonny Rollins est une petite maison rouge. A Woodstock, comme nombre d’artistes, Rollins vit en ermite. Barbe et cheveux de neige dignes d’un prince assyrien, très droit, la voix chaude, il accueille avec autant de gentillesse que de distinction : « Je trouve à la campagne le calme dont j’ai besoin. Je me suis débarrassé de la télévision et de tout appareil. Juste les érables, les oiseaux et les biches, comme celle-ci, tiens, qui vient nous saluer le matin. Vous la voyez ? »

UNE IMAGE DE BOUDDHA

Au mur du salon qu’augmente une rotonde, quatre photos : Lester Young en jeune élégant ; Art Blakey, le batteur du premier album de Rollins sous son nom (1949) ; un Louis Armstrong au profil très grave, à des années-lumière du « Satchmo » facétieux de convention ; plus une photo, non, une image de Bouddha.

En face, la bibliothèque de philosophie, voyages, récits, et, bien en évidence, le DVD de John Coltrane, A Love Supreme. Histoire de meubler ces deux dernières années d’absence, voici qu’est sorti, en mai, un album de Rollins concocté par ses soins, Road Shows, volume 3 (Okeh-Records, Sony Music) : carnet de route de cinq pièces enregistrées au Japon (2001), à Toulouse (2006), à Marseille (2012), à Marciac (2007), plus un solo soufflant, Solo Sonny, à Saint-Louis, Missouri (2009). Bouquet éblouissant dont il couronne chacun de ses récitals, Don’t Stop the Carnival ! (Marseille, 2012).

D’une voix moins grave que la tessiture du ténor : « Je n’aime pas m’écouter. Choisir ces pièces m’est pénible. En concert, tout n’est pas bon, sans doute, mais il arrive que l’on sente une magie. Mon besoin de jouer pour les gens, mon désir de les atteindre par une sorte de télépathie me sont indispensables. Je crois que l’essence du jazz est là. »

Après avoir bouleversé formes et règles avec les héros de la révolution en jazz (Charlie Parker, Thelonius Monk, Miles Davis, Max Roach, Clifford Brown), Sonny Rollins a fini par mettre au point un style qui ne convient qu’à son génie. Performance flamboyante où il donne tout : sa vie, la vie du jazz, l’impossible, un rêve de révolution.

Depuis une trentaine d’années, entouré de cinq desservants généreux, il joue pour les visages vers qui il se penche et les étoiles qu’il salue. Flux impétueux, bouleversant, citations ou fulgurances, échappées insensées, il s’adresse à des êtres, il leur parle, il raconte, il invente : le ténor n’est plus qu’un instrument de musique au son démesuré.

Son goût de la route, cette passion d’aller au-devant des gens seraient-ils l’envers de ses disparitions ? Deux de ses éclipses, au moins, auront marqué les esprits. L’une, à la fin des années 1950, l’autre, dix ans plus tard. Alors ? Ubiquité ou solitude de mystique ? Route des festivals ou traversée du désert ? Et s’il s’agissait d’une traversée volontaire ?

LA VALSE DES HYPOTHÈSES

Lorsqu’il fuit le monde, en 1957, sa disparition fait l’effet d’une bombe. Valse des hypothèses. Tout y passe. La supposition est la mécanique quantique du pauvre. Il est alors à l’apogée de sa carrière. Il vient de publier quatre albums majeurs de l’histoire du jazz : Saxophone Colossus, Tenor Madness (avec Coltrane), A Night at the Village Vanguard, et le sublime, bien que moins connu, Way Out West (avec Ray Brown et Shelly Manne). Rollins a croisé le fer ou l’enfer avec tous les héros du jazz. Jamais il n’a joué avec Armstrong et le regrette. Puis, sans prévenir, il s’absente. On se plaît à imaginer le pire. Ça fait connaisseur.

Lui voit les choses différemment, et l’a toujours dit : « Ce fut une décision personnelle. Mon son ne me convenait plus. Je le trouvais décevant. Je voulais approfondir ma pensée, prendre de la force, pratiquer toujours plus, accroître la puissance de ma sonorité. J’ai arrêté la cigarette. Je faisais des poids et haltères. Puis vient l’épisode du pont, que l’on connaît désormais : pendant près d’une année, il m’a plu de jouer nuit et jour dehors, quinze heures, seize heures d’affilée, sur le pont de Williamsburg, à l’insu de tous. »

Plus d’un demi-siècle après, dans l’avion pour New York, direction Woodstock, vous feuilletez le Guide vert (Michelin, édition 2013) : p. 322, vous revivez le choc de Ralph Berton. La fable du pont fait l’objet d’un encadré !

Il y est question d’une « crise » qu’aurait traversée Rollins en 1959, des grands albums qu’il vient d’enregistrer, mais aussi de son désarroi devant un prétendu « bouleversement », dû, d’après le Guide, à Coltrane et Monk. C’est une vérité bien pratique. Rollins ne l’a pas vécue.

John Coltrane (1926-1967) était son frère, et leur conversation philosophique. Monk, Thelonious Sphere Monk, fut encore plus proche, son mentor : « Si la musique n’est pas tout pour toi, Sonny, absolument tout à tout instant, laisse tomber. » Le Guide vert sait de source sûre que Rollins « est drogué » : non, il a tout arrêté dix ans plus tôt. « Il boit trop » : c’est inexact. Il ne boit plus du tout.

Remarques hygiénistes apportées à la connaissance du touriste dans l’avion, on le dit en passant, que le même document ne fait jamais, ou jamais de la même façon, à propos des peintres, des écrivains, des universitaires, des politiques.

« Un matin, poursuit le Guide, il sort de chez lui, son saxophone accroché au cou, et s’arrête sur le pont de Williamsburg » : ça vous donne un côté dessin animé très sympa. Mais enfin, normal, il s’agit de « jazz » à l’usage du touriste installé place 11B. Lequel n’a pas forcément une idée bien précise, ou alors trop formatée, du « jazz ». Il voit grosso modo de quoi ça parle, rythme dans la peau, bretelles rouges et chapeau melon, mais à part ça…

UNE VIE, DISPARITIONS COMPRISES

Le touriste de la 11B n’est pas tenu de savoir que la grand-mère de Sonny Rollins était proche du penseur historique de la cause afro-américaine, Marcus Garvey (1887-1940). Aura-t-il relevé cette phrase (Le Monde, 19 juillet 2012) : « Comment, avec Coltrane, Max, Mingus, Ornette, tous les autres, nous avons pris une voie radicale ? Une voie avant-gardiste ? Le plus simplement du monde : sans nous poser la question. En ne cherchant, pour ma part, dans le souffle comme dans le son, que la musique même, tout ce que je peux offrir de ma personnalité. Ce qui prend une vie. » Une vie, disparitions comprises.

L’expérience du pont, vue de Woodstock par Rollins, cinquante-cinq ans plus tard ? Une traversée du désert choisie : « Quand je me suis retrouvé au milieu du pont, j’ai vécu la plus belle expérience de ma vie. Je vivais dans un temple à ciel ouvert. Voilà pourquoi j’y venais le jour, la nuit, captivé par la lumière, saisi par la splendeur de la ville, les reflets des gratte-ciel dans la rivière. Mon son se mêlait au trafic et aux sirènes comme avec des musiciens, mais sans limites, sans murs, sans barrières. J’ai réussi à lui donner une dimension inédite. »

Symphonie digne de Charles Ives pour moteurs à explosion, trains, hurlements, vents de Vulcain, structures métalliques assourdissantes, oiseaux et saxophone ténor. Il voyait les notes voltiger là-haut. « Jamais je ne m’étais senti aussi libre et solide. J’avais enfin trouvé mon lieu et donné un sens à ma quête. » Il vit les nuits, les aubes, les couchers de soleil. Par manque d’imagination, on préfère le croire mort.

« Dans mon petit appartement de Grand Street, mes amis me rendaient visite : Art Blakey, Ornette Coleman, Max Roach, Mingus, Monk, Al Haig, Jackie McLean et Coltrane, bien sûr. » Coltrane ? Mais enfin, la rivalité, les jalousies, la compétition ? « Non, cela, c’est la version du business, parfois relayée par les critiques. Avec John, on n’a jamais tant parlé de philosophie orientale et de sonorité qu’en cette période. Le pont m’a permis d’aller plus loin. » Mais ce silence, cette disparition, le refus de sortir, la rupture avec la vie d’avant, l’oubli du public ?

« En effet, les professionnels – jamais mes amis musiciens qui comprenaient ma démarche –  me disaient : “Reviens Sonny, le public te demande, il va t’oublier, n’arrête pas de jouer.” Or, je voulais pratiquer davantage, n’être vu de personne et descendre en moi-même. J’étais libre. Je n’ai jamais connu la liberté de si près. »

« IL EST QUESTION DE LIBERTÉ POLITIQUE »

La liberté ? Une autre liberté que celle de la fameuse Freedom Suite, enregistrée avec Oscar Pettiford et Max Roach (1958) ? « Dans la Freedom Suite, il est question de liberté politique, d’émancipation, de droit. La liberté dont j’ai fait l’expérience sur le pont est universelle. Elle implique les autres formes de liberté. »

Une expérience de l’ordre du satori, l’expérience de l’éveil ? « Comme dans le bouddhisme zen, et le yoga que je pratique intensément, il s’agit de communiquer avec les esprits supérieurs, les forces qui ne sont pas de cette terre, et descendre en soi-même pour savoir exactement ce que l’on a à faire. Mes amis musiciens n’exerçaient aucune pression. Ils me respectaient. On parlait de musique. »

Quand, en 1962, Rollins revient par la grande porte avec un album, The Bridge, tout s’en trouve bouleversé. L’esthétique, l’éthique, le son, l’énergie, la forme même du quartet.

Pas question d’âge, ni de carrière : le respect qu’inspire Rollins est immédiat. En 2013, il devait jouer en Italie avec le trompettiste Enrico Rava (né à Trieste, en 1939). Rava : « Pourquoi il a disparu, à la fin des années 1950 ? Parce qu’il voulait pratiquer, chercher inlassablement le son, s’améliorer. Comme nous tous. Mais lui, il est allé plus loin. »

Gary Bartz (Baltimore, 1940), altiste de renommée internationale : « C’est mon maître. Comme Miles Davis, il m’a appris l’exigence la plus haute en musique. Le besoin de faire le sacrifice de soi pour progresser. J’ai même voulu lui ressembler physiquement. La première fois que Ravi Shankar est venu aux Etats-Unis, il a commencé de la même manière : par s’isoler, se recueillir, se couper du monde pendant des mois. »

Wayne Shorter, l’avant-dernier des géants (Newark, 1933) : « C’est pendant mon service militaire, en 1953, que j’ai rencontré Sonny. Max Roach m’avait invité à me joindre au groupe un soir, dans le New Jersey. J’ai troqué mon uniforme pour un costard. J’étais dans mes petits souliers. Je n’ai joué qu’une chanson, avec le groupe : Cherokee. » Rollins lui a-t-il parlé ? « Oui, à la fin, hors micro, il m’a simplement dit que mon bec de saxophone ne me convenait pas. Et m’a donné l’adresse de son facteur en Floride. » Et ses éclipses, ses traversées du désert : « Il l’a voulu. Personne ne sait le vouloir à ce point. Il cherchait une forme. Il voulait prendre en charge sa propre destinée. Quand on a comme lui célébrité et succès, c’est la quête la plus difficile. »

Archie Shepp (Fort Lauderdale, 1937) : « Sonny, si je commence à parler de lui, je ne peux plus m’arrêter. Dès que je l’ai entendu, son son m’a bouleversé. Il ouvre les portes jusqu’à Coltrane. Il propose des notes qui n’étaient plus des notes. Il a voulu se mettre à l’abri, trouver la perfection. »

Se sont-ils donné le mot ? Les musiciens de jazz se donnent le mot : en jouant, en conversant par la musique. Entre deux citations de Descartes et de Bouddha, l’une pour la gloire de la philosophie et l’autre pour vivre, Rollins insiste : « La musique doit aller plus loin que la musique. Sinon, ce ne sont que des notes. Je crois que rien ne finit, je crois en la réincarnation, et je crois que chaque être humain, tout être humain, a quelque chose en lui qu’il doit absolument trouver. Je suis serein, perfectionniste et très confiant. » Une biche, derrière la vitre, approuve avec ses mines sentencieuses.

Le regard droit, il ajoute : « Lester est parti, Louis Armstrong aussi, et Miles, Max, John, tous mes amis. Il faut faire ce qu’on a à faire. La vie passe très vite. » Bientôt, il entrera en studio avec de nouveaux partenaires. En 2015, il reprendra les tournées : « Je suis heureux, maintenant. Je comprends mieux. »

Le show-biz s’invente des traversées du désert qui l’arrangent et qu’il arrange. On prête au public le goût des histoires. Le désert comme quête de soi, le désert comme épreuve du rien, des vanités, de l’absolu, le désert du son que vivent poètes, mystiques ou musiciens, n’est pas celui du monde ou du show-biz.