Sans une goutte de frime, Kenny Barron déjoue les pièges du piano-trio


Kenny Barron est en ville (au Duc des Lombards, les 2 et 3 juillet), avant de descendre dans les festivals (Nice le 8, Château de Beaupré à Saint-Cannat le 10…). Par commodité ou par paresse, le piano-trio est une formule très recherchée. Du piano-bar aux percées les plus avancées, elle permet tout. Sans compter qu’il est assez facile de la pratiquer mal.


Comment s’appelait ce pianiste chinois de vingt ans que l’on présentait, voici deux ans, comme la dernière merveille du monde ? On a oublié. De toute façon, en République de Chine, on dénombre quelque 35 millions de bons pianistes. La découverte bisannuelle de deux ou trois génies, qui se situent quelque part entre Horowitz et Oscar Peterson, est un des principes de marketing qui laisse plus d’un artiste sur le carreau. Pour un pianiste, la formule piano-trio n’est que trop tentante, malgré les précédents écrasants, de Nat King Cole à Keith Jarrett, en passant par Ahmad Jamal ou Bill Evans.


Kenny Barron est sur la route. Pour le coup, le style a, dans son cas, quelque chose d’évident, de justifié, de salutaire. Il vient de se produire au Duc, à Paris, dans le cadre (titre amusant) du festival Nous n’irons pas à New York. S’il y a un seul artiste à entendre, cet été, c’est lui, Kenny Barron, né dans cette pépinière de musiciens, Philadelphie, en 1943. Il se produit en trio avec un contrebassiste magnifique, Kiyoshi Kitagawa, et un batteur imposant, Johnathan Blake. Pas une goutte de frime, pas une larme d’épate, la musique toute ! L’intériorité pure et la justesse de l’âme.
On songe à ces galériens du marketing qui se croient obligés de multiplier les triples croches comme Jésus le fit des petits pains, ou alors de mixer When The Saints avec quelque air folklorique de leur enfance pour élargir la cible, ou encore d’allonger leur répertoire à grandes rasades de chansons pop (leur adolescence) avec harmonies réduites aux acquêts.


L’histoire du jazz, comme un geyser


Quand Kenny Barron s’installe au piano, une sorte de paix s’instaure, son corps sans doute, que dément le toucher délicat, soyeux, infiniment exact. Tout un pan de l’histoire du jazz remonte comme un geyser : ses sièges de piano chez Philly Joe Jones, Yusef Lateef, Lee Morgan, Dizzy Gillespie (longuement), Milt Jackson, Bobby Hutcherson, sans compter son groupe Sphere, ses années d’enseignement à la Rutgers University, et ce chef-d’œuvre, Collaboration (duos avec Stan Getz). Pianistes de tous les pays, gentils rejetons de familles aisées qui taquinez l’ordinateur, faute de pouvoir jouer Misty au piano, si vous voulez vous faire peur, écoutez Getz et Barron en duo.


Tournées illimitées, discographie monstrueuse, son répertoire actuel, avec ce trio (batteur pour batteur, plutôt intimidant), est tiré au cordeau. Des compositions personnelles, un « medley » de quatre thèmes de Duke Ellington et Billy Strayhorn, un hommage de Gary Bartz à Monk, tout avec un swing d’antilope, un groove de titan, appelez ça comme vous voulez, un secret que les autres n’ont pas, ce qui ne s’entend que trop. Kenny Barron ne joue pas « fort », il joue tout en puissance, le corps entier engagé dans la frappe qui se permet cette douceur.


Bien sûr, il est de la trempe des Tommy Flanagan et Hank Jones, mais aussi de l’envergure de Phineas Newborn. Quand il joue Monk ou quand il y pense, il a ce son qui se distingue de ceux qui croient « jouer du Monk » (l’expression, déjà), quand ils le massacrent. Tel Monk, Kenny Barron obtient des accords et des harmoniques aux couleurs inconnues. Question de transmission, de muscles, de tendons, d’attaque sur la touche, de contrôle absolu du son. Le trio finit par une version désarmante de Nightfall, la composition de Charlie Haden qui porta, dans son album Duets (1976), un autre titre, mais laissons là… Sur Nightfall, chorus millimétré de Kiyoshi Kitagawa, d’autant plus fin qu’il ne démarque pas celui de Haden, sans rien en oublier. Extraordinaire.


Jamie Cullum : du spectacle, de la joie, de l’énergie


Ces subtilités sont-elles reproductibles en festival ? Qui vivra verra. L’autre soir, le Duc était peuplé de musiciens (Eric Legnini, qui partagera la scène de Nice avec Kenny Barron) et de connaisseurs du premier cercle (comme à l’opéra, ce point est décisif). Le Nice Jazz Festival, recentré au Théâtre de verdure depuis trois ans, pour sa relative intimité, et Scène Masséna pour les gros modules (« jazz » au sens olé-olé, rock et variété), c’est une formule qui fonctionne plutôt bien et convient à des publics variés.


Une figure qui aussi préfigure ce qui va se produire dans les festivals de jazz : ceux qui ont marqué ces trente dernières années, surtout les gros ou les joufflus (sauf Marciac, probablement), vont devoir trancher : entre un calage du « jazz » ou de la musique qui s’écoute, sur de petites scènes, dans des jauges modestes, un peu à part (tant mieux), et un espace gigantesque, ouvert à la musique qui fait bouger ou se gigote debout. La niaiserie la plus idéologique ne manquera pas l’occasion d’opposer « démocratisation » (tu parles !) à « élitisme » (pardon ?). Au lieu d’en faire de bonnes vieilles questions de marché, de formatage, d’assignation. Ou même d’intelligence. Vois la création de la salle L’Astrada, à Marciac.


Dans cette scission souhaitable si l’on veut éviter les malentendus, une catégorie d’artistes mérite l’attention. Ceux qu’il est difficile de soustraire à l’espace « jazz », et dont le magnétisme spécial draine pourtant les foules. Nice installe à juste titre Jamie Cullum sur la Scène Masséna (le 7). Cockney électrique aux élans cinéphiles (Robert Bresson), Jamie Cullum est un phénomène pour grand public qui tient la route. Il donne du spectacle, de la joie, de l’énergie. Il vient de la scène rock. Sa manière débridée est une façon aussi d’interpréter une certaine idée du « jazz ». Elle a d’ailleurs, comme toutes choses, une histoire très forte.

Francis Marmande
Journaliste au Monde