Septembre 2013


GREGORY PORTER

Gregory Porter " Liquid Spirit " 

Il aura suffit à Gregory Porter trois ans et deux albums pour devenir LA voix jazz soul la plus demandée ... Lire la suite


AVISHAI COHEN

 

Un trio et un quatuor à cordes. C’est avec cette configuration qu’Avishai Cohen enlacera rythmes jazz et mélodies pop pour un patchwork comme il les affectionne.

En concert à la Salle des Fêtes de Schiltigheim le 15 octobre à 20h30

 


TIGRAN

Dessine-moi un Tigran

Par DOMINIQUE QUEILLÉ Envoyée spéciale à Gyumri (Arménie)

 

Aussi furtive que soit l’image, sa présence subliminale à la fin du clip réalisé pour illustrer l’un des morceaux atomiques du nouvel album de Tigran, le single Road Song, est on ne peut plus significative. On y entrevoit, dans le déluge de peinture que le pianiste balance sur son instrument, les couleurs du drapeau arménien. Le rouge, le bleu et l’orange de son pays natal dont il sonde encore plus en profondeur les racines pour ouvrir sa musique et livrer, en toute munificence, unShadow Theater qui décuple en quintet les mondes intérieurs du compositeur.

Après A Fable, coup de maître en solo nourri des contes des fabulistes du Moyen Age qu’il lisait petit, Tigran Hamasyan, dont le seul prénom figure désormais sur les pochettes de disques depuis sa signature chez Verve, poursuit son cheminement qui, d’enfant du rock par son père, éveillé dès 2 ans au classique avant de plonger pré-ado dans le jazz grâce à son oncle et son prof Vahagn Hayrapetyan, son «gourou»,passe par des attaches viscérales à la culture arménienne. Pour mieux en pénétrer les arcanes, Tigran nous a ouvert les portes de son Arménie. La plus précieuse pour lui : celle de son entourage, source de ses inspirations.

Figurines. Dans ce petit pays enclavé de l’Asie occidentale situé en Transcaucasie, le périple conduit d’Erevan, tranquille et accueillante capitale cernée par l’interdit mont Ararat devenu turc, à Gyumri, deuxième ville du pays où le pianiste est né il y a vingt-six ans. Un itinéraire passant par la rencontre de compatriotes qui entretiennent la culture locale.

Comme ce théâtre d’ombres, art ancestral ayant inspiré à Tigran le nom de l’album qui sort aujourd’hui. Il est encore pratiqué par une poignée de passionnés bénévoles - ingénieurs, professeurs ou électriciens - sans aucune aide. A Ayrudz, dans un centre équestre en rase campagne, à une vingtaine de kilomètres d’Erevan, le collectif Kirakos réanime depuis les années 80 ces éloquentes figurines en clair-obscur dont les fables anciennes censées faire rire sont aussi des satires sociales qui cachent un enseignement philosophique. En éclairé «Petit Prince», pour qui «l’essentiel est invisible pour les yeux», Tigran applique à sa manière le concept au théâtre d’ombres : «Il s’agit d’un univers irréaliste qui favorise une approche de la vérité. Sous le mensonge apparent de ce monde imaginaire, cela permet au public qui s’y déplace de comprendre bien des choses sur le réel. Je le compare à la musique où chacun peut aussi déceler des fragments de vérité.»L’ambiance est à la fête en cette fin de printemps. Après la séance, barbecue géant, chants, danses et figure rituelle imposée : le toast à portée honorifique. Généralement décliné au pluriel.

Tigran affectionne aussi bien le metal expérimental des Suédois Meshuggah que les ghost notes de Monk, le compositeur français du Moyen Age Guillaume de Machaut et la tradition des Ashugs, tels Sayat-Nova ou, plus contemporain, le barde Jivani (mort en 1909). Ces troubadours qui «improvisaient comme dans des jams sessions».Curieux de cette expression orale multiséculaire où «chaque région, même si elle avait ses propres influences, gardait en commun l’approche mélodique», il suit aussi les traces du folklore, dont on ne tarde pas à vérifier la vitalité, d’une groovy tatik (grand-mère), mémoire de toute une tradition populaire, jusqu’au leader du groupe Van Project, le multiflûtiste Norayr Kartashyan, maestro de l’emblématique duduk, capable d’enflammer la fête au parkapzuk, la cornemuse locale, tandis que les chaînes de danseurs alignent leur pas du bas (le socle terrestre) vers le haut (le ciel et, donc, le monde spirituel).

Cercle. Dans sa maison en pleine campagne, Bavakan Mnatsakanyan dite Bavo, mamie chanteuse de 84 ans, fichu sur la tête et collants en laine malgré la forte chaleur, a dressé une table pleine de gâteaux et de sucreries - et un peu de cognac aussi, toast(s) oblige(nt), même l’après-midi. Les échanges vont bon train avant un vivifiant tour de chant.«Elle n’a jamais fréquenté d’école de musique, ni même été professionnelle, précise Tigran. Elle a appris de ses parents et grands-parents toutes ces chansons composées pour certaines occasions, comme la fabrication du pain ou la transhumance.» Tout le monde est invité à entrer en se tenant par les épaules dans le cercle de la danse avec un foulard que Bavo agite, en infatigable meneuse. «Dans les mariages, rien ne commençait vraiment avant que je me mette à chanter et à danser», s’amuse l’aïeule avec un sourire.

Premier contact avec la capitale Erevan, son immense place de la République, ses larges avenues à la soviétique, le quartier de l’opéra au beau milieu de parcs et de terrasses de cafés, où le prodige du piano donna à 10 ans son premier concert avec l’orchestre philharmonique local. On observe aussi de frappants contrastes avec un peu partout des friches urbaines, des constructions à l’abandon. Nous sommes début juin, la température est élevée de jour comme de nuit : jeans moulants et décolletés de saison, les filles sont à la mode occidentale.

Tigran vient de passer deux mois à parcourir le pays pour donner des cours dans quatre villes. Il vit chez sa grand-mère paternelle et ses séjours s’allongent un peu plus à chaque retour. Après des années passées du côté de Los Angeles avec ses parents, puis à New York, le jeune homme qui a laissé l’Arménie à 16 ans et court les scènes du monde entier confie ressentir le besoin de «revenir pour passer le plus de temps possible ici». Et l’envie, dans un futur proche, d’y poser ses valises.

Stigmates. Parmi les proches rencontrés, Karen Mirzoyan reçoit chez lui, à Agapniak, dans la banlieue d’Erevan. Du linge est suspendu aux modestes immeubles d’une petite rue verdoyante ; fils électriques à l’air dans la cage d’escaliers quelque peu délabrée, la transition est saisissante avec le confort de l’appartement du photographe qui signe l’artwork de l’album, y compris le clip, alors inachevé, de Road Song.L’équipe de production s’est brusquement défilée au troisième jour de tournage, les laissant sans moyens techniques adaptés pour terminer le film. Le résultat n’en sera que plus saisissant. Sur la table, un livre d’Henri Cartier-Bresson, sur la platine, un morceau du rappeur Madlib, dont les deux amis qui se sont rencontrés à Los Angeles sont fans. Et au mur, les clichés épinglés, retouchés à la peinture, des portraits réalisés pour Shadow Theater. «Je préfère travailler avec les appareils photo Polaroid de 72-73 pour ne pas me fixer sur le côté technique, mais sur l’aspect artistique», précise Karen Mirzoyan. Un univers en technicolor en adéquation avec la musique de son ami, à l’unisson de cette «hipsteria» commune inscrite sur l’une des photos.

En voiture vers Gyumri, près des frontières turques et iraniennes, les 120 km défilent en écoutant Miles Davis époque second quintet, à travers les plaines steppiques, terres de monastères qui rappelle que l’Arménie fut, en 301, le premier Etat chrétien. D’une prégnante beauté aux stigmates douloureux, Gyumri, ancien épicentre culturel d’un pays peuplé d’artistes, se relève doucement du séisme de 1988. Alexandropol sous l’empire russe, puis Leninakan pendant l’ère soviétique, la ville compte nombre de rues pas asphaltées, comme celle du musée archéologique aux faibles moyens qui témoigne de la présence de civilisations anciennes dans les environs. Dernière halte devant la maison natale de Tigran qu’il n’a pas revue depuis longtemps, devenue une épicerie. Visiblement ému, il s’éclipse en solitaire dans la ruelle, fouiller son passé.

 

TIGRAN en concert à Schiltigheim le 03/12/13